Elle dansait sous la lune, pleine, douce et lumineuse. Elle dansait ce qui
émergeait de tout son être, chaque nouveau mouvement était déjà
vécu et traversé bien avant d'être accompli dans la matière. Ils
venaient tous des profondeurs, et instinctivement elle vivait ce
temps comme la création d'une nouvelle alliance avec l'invisible,
une alliance sans cesse renouvelée. Il y avait dans chacun de ses
gestes un sens donné qui lui échappait totalement et pourtant une
conscience accrue la soutenait dans ses élans.
L'herbe était douce sous ses pieds nus et rien n'entravait son expansion.
Elle se déplaçait dans l'espace, aérienne, tout en réalisant ses
cercles et ses lignes sans début ni fin. La terre la portait, elle
se sentait à la fois lourde comme une pierre et aussi légère qu'un
nuage. Elle n'aurait pu imaginer un seul instant abîmer par sa
présence ce lieu qui l'accueillait, il était là pour elle, pour sa
danse, dans l'instant. Ses traces s'imposaient là où ses pieds
trouvaient appui naturellement, là où ils pouvaient élire domicile
pour quelques secondes, avant de chercher à nouveau dans l'air, à
quelques centimètres au dessus du sol, un autre appui. Une autre
invitation, celle des vents. Elle ne luttait point, elle goûtait
bien au contraire avec gratitude à l'abandon aux éléments. Le
Souffle divin la poussait à modifier sans cesse son déploiement,
pour toujours plus de justesse, de respect de l'énergie qui se
manifestait. Alors elle se mettait à son service, joyeuse de cette
collaboration à la fois enfantine et sensuelle dans la présence immédiate.
De cœur à cœur. Elle était le Vent. Il lui ramenait d'ailleurs à l'oreille
le son de l'eau, celui de la cascade d'à côté. Quelle force !
Peut être lui rappelait t-elle de courts instants le fluide précieux
qui circulait dans son corps. Cette pression dans ses veines, sous la
peau.
Un autre espace s'était ouvert et il continuait à se déplier
allègrement, repoussant les frontières du temps terrestre. La
lumière blafarde de la Grand-Mère là-haut dans le ciel noir
suffisait à réguler son feu intérieur. Ce soir d'été était
décidément idéal pour célébrer la vie sans s'épuiser. Le feu de
ses reins s'impatientait quand elle ne dansait pas, quand elle
n'accomplissait pas cette transe réparatrice. Et quelle joie intense
que de se sentir poussée par la puissance des ancêtres !
Allez ! Allez ! Encore !! danse encore ! Va plus
loin, plus profond, laisse s'accomplir le miracle en toi, à travers
toi. Appuie toi sur ce qui est : l'invisible. Lâche prise !
Devient qui tu es, devient Toi ! Accroche toi à ton corps,
laisse toi emporter par Lui. Aie confiance : il te ramènera,
t'accompagnera jusqu'au bout de la Danse et au-delà. Fais fi de ce
qui t'entoure, ça n'existe déjà plus, regarde ! Tout change à
chaque seconde. Ta vision intérieure se modifie pour mieux te
guider, t'enseigner. Ce en quoi tu as cru là, maintenant, n'est déjà
plus.
Il n'y a que cette puissante et infinie circulation de l'information :
laisse là te traverser et faire son travail. Initier, transformer,
alchimiser. Cela te dépasse et c'est bien, c'est pour le mieux, pour
toi et pour le reste du monde. C'est la seule puissance véritable,
qui construit et déconstruit à chaque instant. Même pas le temps
du bilan. Et si tu écoutes, dans cette danse, alors tu réceptionnes
le Tout. Le chant du Monde ! Il est bien trop complexe pour ta
pensée, laisse... laisse le œuvrer à sa guise. Laisse toi prendre
au jeu dans cette état de conscience accru.
Laisse venir à toi La Présence, l'ESSENCE même que tu portes depuis la
nuit des temps. Laisse toi vibrer infiniment ! La lumière
chante pour toi, avec toi, à travers toi. Elle soutient le grand
flux dans tes veines, dans ton cœur. Elle se réjouit de cet
accomplissement divin. Vois comme cela est simple ! Chante avec
elle ! Sois à la fois l'instrument dont elle a besoin pour le
Grand œuvre et le chant lui-même. Tu es aussi le Son, le Om.
L'indicible et l'inentendable.
Sois enfin cette pierre sur le sol dur qui soutient : manifeste ta densité sans
crainte. SOIS VU, SOIS. Comme une invitation à prendre place
totalement, à oser. Mais sois une pierre qui danse,
toujours et encore, inlassablement, jusqu'au dernier Souffle, si tu y crois CELA SERA.
Et CELA EST, et CELA EST, et CELA EST.

